2 2
Actualités Histoire

Connaissez-vous la Michael James Jackson Foundation ?

Je vous arrête tout de suite : on ne parle pas ici du célèbre chanteur de pop controversé, mais bien de son homonyme britannique, alias Beer Hunter, dont nous avions raconté l’histoire dans un article il y a déjà quelques années.

Rappel sur Michael « Beer Hunter » Jackson

Pour un rappel bref, Michael Jackson était un Britannique issu du milieu ouvrier qui a eu pour passion de s’intéresser à la bière. Mais pas uniquement à son goût : il s’est passionné pour son histoire, ses artisans et son écosystème. Ses travaux ont aidé à démocratiser la bière dans nos verres et à table, tout en ouvrant la voie à la zythologie moderne.

Son ouvrage de 1977, The World Guide To Beer, a créé les premières véritables codifications des styles de bières, aujourd’hui officialisées par le fameux BJCP. Jackson a goûté, voyagé, rencontré et surtout, il a classifié. Ses travaux ont notamment permis de redorer le blason des bières belges, alors en déclin et mises à mal par les pilsners industrielles qui montaient en puissance en Europe, tandis que la révolution brassicole américaine de 1978 n’en était qu’à ses balbutiements. Jackson a traité la bière avec littérature et poésie, comme le dit si bien Garrett Oliver, fondateur de la Brooklyn Brewery (et sommité du milieu brassicole). Ses ouvrages se sont vendus à 3 millions d’exemplaires et ont été traduits dans 18 langues, de quoi largement en faire une icône de la bière craft actuelle.

Pourtant, au-delà de sa passion, il était aussi pourvu de grandes convictions morales. Il était activement et profondément antiraciste, un mal qu’il voyait comme une forme d’ignorance et comme la seule chose qu’il haïssait vraiment. Garrett Oliver, qui est afro-américain, raconte qu’en 1990, Jackson aurait usé de son influence pour imposer Oliver dans le panel de juges du Great British Beer Festival, à une époque où le milieu de la bière était encore « très blanc » (bien qu’il le soit toujours ; il suffit de consulter les Beer Awards africains pour voir qu’il y a encore du progrès à faire). Jackson a ainsi ouvert une porte — qu’il maintiendra ouverte — à une plus grande inclusivité dans le milieu brassicole, ce qui permettra d’ailleurs à Oliver de s’imposer à son tour et de devenir un acteur incontournable sur le plan mondial.

7
Source : The Beer Connoisseur (photo par Charles Papazian)

 

Garrett Oliver : architecte de la MJF

Nous ferons évidemment un article plus complet sur Garrett Oliver, mais il est important de connaître ce personnage, créateur de la MJF que nous allons développer plus loin. Garrett Oliver est le maître brasseur de la Brooklyn Brewery depuis 1994, et l’une des rares figures afro-américaines à avoir atteint le sommet de la hiérarchie brassicole mondiale avant que le mouvement craft n’explose.

Initialement diplômé en cinéma à l’université de Boston, Oliver se découvrira une passion pour la bière lors d’un voyage en Angleterre, où il fera la connaissance de la fameuse Real Ale, chère au CAMRA (auquel je consacrerai aussi un article). Plus qu’un brasseur, Oliver est aussi un fin zythologue qui suivra les traces de son ami Jackson, notamment avec son livre The Brewmaster’s Table et en dirigeant le célèbre Oxford Companion to Beer. Il sera d’ailleurs le premier brasseur à remporter le James Beard Award, la plus haute distinction culinaire aux USA.

Pourtant, malgré son succès, Oliver fera un constat amer au fil des décennies : en 30 ans de carrière, il n’avait quasiment jamais vu de candidats noirs postuler pour des postes de production dans ses brasseries, et encore moins chez ses confrères.

6 3
Source : Site officiel de Brooklyn Brewery

 

Genèse de la MJF

La création de la fondation est directement liée aux événements de 2020 qu’ont été le COVID, mais aussi l’assassinat de George Floyd. Selon Oliver, l’absence de diversité au sein du milieu brassicole américain ne viendrait pas d’un manque d’intérêt des communautés, mais d’un obstacle structurel qu’il qualifie de « Catch-22« , une expression issue d’un roman de Joseph Heller et que l’on pourrait traduire par « le serpent qui se mord la queue ».

L’obstacle ici est que pour travailler en production, il faut de l’expérience et un diplôme. En effet, aux USA, le métier de brasseur est beaucoup plus codifié qu’en Europe, où la révolution brassicole est survenue au cours des années 2010 contre le début des années 80 aux USA. Le souci est que les écoles réputées, permettant d’accéder à un emploi au salaire décent, sont très chères et le levier économique s’avère difficile à actionner.

Il faut comprendre qu’aux USA, le patrimoine médian d’une famille blanche est environ dix fois supérieur à celui d’une famille noire. Par conséquent, les brasseurs noirs peinent à entrer dans l’industrie brassicole car, sans ces diplômes, il n’y a pas de débouchés, donc pas d’expérience. Et l’on sait que l’expérience est toujours requise, que ce soit via des diplômes ou des premières immersions au sein d’unités de production.

Oliver a donc conçu la MJF comme un outil d’intervention économique plus qu’une œuvre de charité. Le principe est de pouvoir fournir le capital nécessaire pour les futurs brasseurs et brasseuses.

5 3
Source : Site officiel MJF

 

Organisation de la MJF

La crédibilité de la fondation repose sur la qualité de son conseil d’administration. Ce sont des professionnels actifs qui couvrent tout l’écosystème brassicole : production, entrepreneuriat, histoire, éducation, commerce, etc. Chacun des membres est scrupuleusement choisi pour son expertise, son engagement et, évidemment, ses valeurs morales.

Garrett Oliver en est le président et Khris Johnson (Green Bench Brewing) le vice-président. On y trouve aussi le Dr J. Jackson-Beckham, qui étudie l’économie culturelle de la bière, Liz Garibay, historienne, Blanca Quintero, présidente de la Pink Boots Society, et bien d’autres figures importantes de l’industrie américaine.

Leurs atouts viennent de leur diversité professionnelle et géographique, de leur expertise technique et surtout de leur complémentarité, qui assure une véritable crédibilité à la fondation.

9
Source : Site officiel MJF

 

Que fait la fondation MJF ?

Il faut savoir que la formation de « Maître Brasseur » avoisine les 30 000 $, et là-bas, point de CPF. La fondation propose donc des bourses afin de supprimer les barrières financières et donner leur chance à tous.

 

Les bourses allouées sont nommées en hommage à des figures noires pionnières de l’industrie :

  • La Sir Geoff Palmer Scholarship Award for Brewing : Elle couvre les frais de scolarité et le matériel. Sir Geoff Palmer, né en 1940 en Jamaïque, a surmonté le racisme institutionnel pour devenir le premier professeur noir d’Écosse et un scientifique reconnu mondialement pour son invention du processus d’abrasion de l’orge, qui accélère le maltage.

  • La Nearest Green Scholarship Award for Distilling : En hommage à Nathan « Nearest » Green, un homme asservi ayant enseigné à Jack Daniel comment distiller. Il est le créateur du Lincoln County Process, cette filtration sur charbon d’érable qui définit le Tennessee Whiskey. Longtemps invisibilisé, la marque a récemment réhabilité son rôle historique.

Outre les bourses, la fondation propose du mentorat, permettant aux boursiers d’être accompagnés par des vétérans du milieu triés sur le volet.

8
Source : Site officiel MJF

 

Quels résultats ?

En une seule année, la fondation a envoyé plus d’étudiants de couleur au Siebel Institute (lieu de formation prestigieux) que durant les 140 années précédentes combinées. Avec plus de 50 bourses octroyées, de nombreuses personnes ont pu devenir brasseurs ou gravir de nouveaux échelons.

Dès le lancement, des brasseries comme Athletic Brewing et Russian River ont contribué à lever plus de 200 000 $ de dons. La fondation a aussi créé des partenariats solidaires comme le MJF Hop Blend, un mélange de houblons créé avec Yakima Chief Hops et John I. Haas. Ce mélange contient du Citra en provenance de la Loza Farms, seule ferme de houblon détenue par des Latinos aux USA. Il y a eu aussi des bières collaboratives, notamment avec Thornbridge au Royaume-Uni, utilisant le fonio pour générer des revenus.

Les actions de la fondation sont bien plus que de la simple philanthropie : c’est une nécessité dans une société où les clivages liés aux minorités sont encore bien présents. La fondation prépare l’industrie de la brasserie et de la distillation à son propre avenir, avec une inclusion réelle qui rendra le secteur plus dynamique et surtout plus juste.

En France, ce genre d’initiatives n’est pas encore en place. Notre système dispose d’aides à la formation et d’un système public un peu plus équitable qu’aux USA, bien que celui-ci se soit dégradé. Le pays n’a pas non plus de système de formation aussi codifié : seul un faible pourcentage de brasseurs est issu d’un réel cursus diplômant, même si le chiffre augmente. Mais il existe les Pink Boots France, présidées par la zythologue Dorothée Van Agt, qui proposent des aides et des actions pour l’inclusivité.

Chez nous, le milieu reste encore très blanc et masculin, mais les choses évoluent doucement. Bientôt sortira d’ailleurs le nouveau livre de la journaliste Anaïs Lecoq aux éditions Nouriturfu, intitulé Guide des bières féministes, queer et décoloniales, dont nous parlerons à sa sortie en mars 2026.

10

Sources

Greg
Marseillais amateur de bières, je vais vous faire découvrir cette boisson à travers son histoire, des dossiers, de l'actu et enfin des tests de bières diverses et variées!

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.