Ceux qui lisent ce site savent que je suis un Marseillais pur jus, né en Provence. On a souvent cette image viticole de ma région avec ses fameux Côtes de Provence, héritage direct des Phocéens de Massalia venus cultiver la vigne. Pourtant, ce narratif bien ancré au sein du grand public a longtemps occulté la culture matérielle des populations indigènes de l’Âge du fer : les Celto-Ligures.
C’est là que le site de Roquepertuse livre ses secrets. Au sommet d’un plateau calcaire dominant la vallée de l’Arc, l’endroit se révèle être un lieu de production de bière domestique dès le Ve siècle avant notre ère.

Comprendre le contexte : qui étaient les Salyens ?
Avant toute chose, le terme employé plus haut « Celto-Ligure » désigne les populations occupant le territoire s’étendant du Rhône au Var durant la période protohistorique. Cette appellation souligne la rencontre entre des influences celtiques venues du Nord et des racines ligures locales. Très loin des clichés barbares, ces peuples entretenaient des échanges commerciaux avec la Méditerranée, et ce, dès la fondation de Marseille en -600.
Parmi ces peuples, on retrouve la confédération des Salyens, qui occupait une place prépondérante dans la région. Ils structuraient leur territoire autour d’un réseau dense d’habitats fortifiés, avec une société hiérarchisée capable de bâtir des sanctuaires d’envergure et de mener des actions militaires conséquentes, souvent en conflit avec les intérêts des colons fraîchement arrivés à Massalia.
Enfin, le terme oppidum employé ici désigne un habitat fortifié, situé en général sur une hauteur naturelle offrant une position stratégique.

Un centre de pouvoir salyen
Situé sur la commune de Velaux, dans les Bouches-du-Rhône, l’oppidum de Roquepertuse occupait une position stratégique, contrôlant les voies de communication entre l’étang de Berre et l’arrière-pays aixois. Entre le Ve et le IIIe siècle avant notre ère, ce n’était pas un simple hameau, mais une véritable capitale politique et religieuse d’importance pour la confédération des Salyens.
Le site est renommé pour ses découvertes exceptionnelles. Les archéologues y ont mis au jour un portique monumental doté de piliers monolithes percés d’alvéoles céphaliques destinés à recevoir des têtes coupées. N’y voyez pas là une manifestation de barbarie gratuite : cette pratique est à ce jour interprétée plutôt comme un culte héroïque ou des ancêtres.
Au centre de ce dispositif trônait le célèbre Bicéphale (ou Hermès de Roquepertuse), une sculpture janiforme représentant deux visages accolés, symbole de dualité et d’omniscience. On a aussi retrouvé sur le site des statues de guerriers assis, peintes de couleurs vives, qui complétaient l’aménagement de ce sanctuaire où les banquets rituels jouaient un rôle social central.
L’histoire du site s’achève brutalement par un incendie vers la fin du IIIe siècle avant notre ère, probablement dû à une intervention militaire romaine. Si cette fin semble tragique, sur un plan scientifique, cet incendie a été une véritable aubaine : les flammes ont carbonisé et ainsi conservé les matériaux organiques, dont les réserves de céréales !

L’archéobotanique et la déconstruction du mythe viticole
On connaît bien le cliché cité en introduction : le Sud c’est le vin, le Nord c’est la bière. Une vision simpliste héritée de nombreux auteurs antiques. Il faut dire qu’en l’absence de tonneaux (le bois étant périssable), difficile de prouver que ce cliché a la dent dure d’un point de vue historique. C’est là que la carpologie (l’étude des graines et des fruits archéologiques) intervient tel un Horatio Caine dans Les Experts.
En 2011, une étude menée par Laurent Bouby (chercheur au CNRS) sur des sédiments d’une habitation du Ve siècle avant notre ère a révélé une concentration anormale de grains d’orge, indice technique de la présence d’une malterie.
- La germination massive tout d’abord : 90 % des grains étaient germés. On évite cela à tout prix pour faire de la farine, mais c’est exactement ce qu’on recherche pour faire du malt.
- L’uniformité des germes ensuite : les radicelles présentaient une longueur homogène, prouvant une croissance volontairement stoppée au moment idéal pour les enzymes.
- La carbonisation contrôlée : les grains ont été chauffés durant une étape de séchage (touraillage), juste avant que l’incendie accidentel ne se déclare.
Ces fameux grains n’étaient pas isolés : ils se trouvaient à proximité d’un four spécifique. Sa structure permettait une circulation d’air chaud modéré, idéale pour sécher le grain sans le torréfier. On peut ainsi reconstituer une vraie chaîne opératoire sur le site : trempage, germination, touraillage et concassage à la meule à main (retrouvée sur place) avant un brassage dans de grandes jarres en céramique.
Là où Roquepertuse est une exception, c’est qu’à l’instar d’autres sites comme Gondole ou Corent en Auvergne, il présente une antériorité supérieure et une préservation in situ exceptionnelle de la zone de production.
Là où Roquepertuse est une exception, c’est qu’à l’instar d’autres sites comme Gondole ou Corent en Auvergne, il présente une antériorité supérieure et une préservation in situ exceptionnelle de la zone de production.
Brasserie La Baroude : faire revivre l’histoire de Roquepertuse
Il aura fallu attendre près de 25 siècles pour qu’une brasserie rende hommage à ce lieu de brassage domestique unique. C’est à Aix-en-Provence que Valentin Simon, accompagné d’Élodie, a créé il y a quelques années sa brasserie « La Baroude ».

Cette microbrasserie aixoise repose sur des valeurs fortes : qualité, écologie et ancrage territorial. J’ai connu Valentin assez rapidement après ses débuts et c’est un confrère que j’apprécie beaucoup. Au début, il a démarré avec la série « Mezingue », mais le marché devenant volatile, il a fallu se tourner vers une gamme plus accessible, et c’est là que les séries Roquepertuse sont nées.
Bien que n’étant pas archéologue, Valentin est féru d’histoire. Le logo reprend la fameuse statue bicéphale et la gamme propose des recettes variées : une Ambrée (Altbier), une Blanche (Witbier), une Kölsch blonde (houblons français et malts locaux), une IPA, une IPA sans alcool et enfin une Gose Kiwi-Timut (anti-gaspillage). À noter que la majorité des bières utilisent entre 87 et 100 % de matières premières locales.

Un site accessible au public
Le site est gratuit et accessible librement (aucune barrière, il faut juste bien chercher !). Pour ma part, j’y suis allé avec ma compagne pour regarder les étoiles filantes. Le site est entretenu avec des panneaux explicatifs, même si les œuvres originales sont désormais en musée.
Roquepertuse prouve que la bière en Provence ne date pas d’hier. Elle était brassée domestiquement, probablement par des femmes (c’est une quasi-certitude historique pour l’époque).
Alors, prenez une petite Roquepertuse de la Baroude, posez-vous sur le plateau et trinquez au son des cigales un après-midi de printemps. Vous m’en direz des nouvelles ! (Et en plus, vous rendrez hommage aux Salyens, et ça, c’est la classe).

Sources :
Magazine Mordu : De que voulès béure *? Les preuves archéologiques de la présence de bière en Provence au Vème siècle avant notre ère : l’exemple unique du site de Roquepertuse dans les Bouches-du-Rhône (Elodie Caserta et Gregory Giacalone)
*Que veux tu boire en provençal
- Histoire de Velaux – roquepertuse.org, consulté le décembre 9, 2025, http://www.roquepertuse.org/velaux-hps-histoireantique2.html
- La Gamme Roquepertuse. Des bières bio, locales et festives – Brasserie la Baroude, consulté le décembre 9, 2025, https://www.brasserielabaroude.fr/la-gamme-roquepertuse/
- Roquepertuse – Wikipédia, consulté le décembre 9, 2025, https://fr.wikipedia.org/wiki/Roquepertuse
- La Marie Thérèse et Roquepertuse – Provence Energie Citoyenne, consulté le décembre 9, 2025, https://www.provence-energie-citoyenne.fr/marie-therese-roquepertuse/
- Stèles et statues de Roquepertuse : état de la question – OpenEdition Journals, consulté le décembre 9, 2025, https://journals.openedition.org/dam/pdf/2726
- De la bière à l’âge du fer – Science Actualités.fr, consulté le décembre 9, 2025, https://www.cite-sciences.fr/archives/science-actualites/home/webhost.cite-sciences.fr/fr/science-actualites/actualite-as/wl/1248122883423/de-la-biere-a-l-age-du-fer/index.html
- Never Mind the Bottle. Archaeobotanical Evidence … – ResearchGate, consulté le décembre 9, 2025, https://www.researchgate.net/publication/226728428_Never_Mind_the_Bottle_Archaeobotanical_Evidence_of_Beer-brewing_in_Mediterranean_France_and_the_Consumption_of_Alcoholic_Beverages_During_the_5th_Century_BC
- Saint-Dizier-Masbaraud (Creuse). Murat « Les Tours » – OpenEdition Journals, consulté le décembre 9, 2025, https://journals.openedition.org/archeomed/40808
- SITE ARCHÉOLOGIQUE LES CRASSÉES – SAINT-DIZIER – Haute-Marne Attractivité, consulté le décembre 9, 2025, https://www.bienvenue-hautemarne.fr/sit/saint-dizier-site-archeologique-les-crassees-pcucha052v5007l7/
- L’oppidum arverne de Gondole (Le Cendre, Puy-de-Dôme). Topographie de l’occupation protohistorique (La Tène D2) et fouille du quartier artisanal : un premier bilan – OpenEdition Journals, consulté le décembre 9, 2025, https://journals.openedition.org/racf/1280?gathStatIcon=true
- Corent et Gondole, les autres sites archéologiques arvernes – Musée de Gergovie, consulté le décembre 9, 2025, https://musee-gergovie.fr/le-plateau-de-gergovie/autour-du-plateau/
- Brasserie La Baroude – Aix-en-Provence, Provence-Alpes-Côte d’Azur – Untappd, consulté le décembre 9, 2025, https://untappd.com/BrasserieLaBaroude
- Brasserie la Baroude – Office de Tourisme d’Aix en Provence, consulté le décembre 9, 2025, https://www.aixenprovencetourism.com/fr/fiche/brasserie-la-baroude-5598556
- Brasserie La Baroude – Producteur de bières bio et locales, consulté le décembre 9, 2025, https://www.brasserielabaroude.fr/
- Bière Roquepertuse Ambrée – La Baroude | Altbier BIO – Place des Terroirs, consulté le décembre 9, 2025, https://placedesterroirs.com/produit/biere-roquepertuse-ambree-la-baroude/
- Bière Roquepertuse Blanche – La Baroude | Bière de blé BIO – Place des Terroirs, consulté le décembre 9, 2025, https://placedesterroirs.com/produit/biere-roquepertuse-blanche-la-baroude/
- Dégustons une bière des copains de Baroude! Une Belgian Strong ale! – The Beer Lantern, consulté le décembre 9, 2025, https://www.thebeerlantern.com/degustons-une-biere-des-copains-de-baroude-une-belgian-strong-ale/








