Si vous avez suivi les récentes actualités, vous avez pu constater que les agriculteurs sont en colère, très en colère même. Aux quatre coins de l’Europe, ceux-ci organisent divers blocages pour protester contre l’accord de libre-échange récemment établi avec le Mercosur.
Si le débat est essentiellement axé sur le bœuf aux hormones, le poulet chloré ou encore le sucre, la filière de la bière retient elle aussi son souffle face à cet accord. Ce qui va nous intéresser ici, ce sont les céréales. Sachant que notre boisson favorite est un produit agricole transformé, il est plus que normal, d’une part, de soutenir les agriculteurs, mais aussi de se poser des questions sur les impacts que pourraient avoir ces accords sur notre secteur d’activité à terme.
Regard vers l’orge sud-américaine
Pour mieux analyser cela, tournons-nous d’abord vers l’Argentine. Pays célèbre pour ses fameux steaks, il n’en est pas moins un exportateur majeur d’orge et de malt sur le plan mondial. L’accord du Mercosur peut avoir de réelles répercussions sur la filière brassicole. En France, la culture de l’orge de brasserie est soumise à des normes drastiques en faveur de l’écologie et de la santé, et l’application de ces normes a évidemment un coût.
Si on traverse l’Atlantique, on s’aperçoit que les normes phytosanitaires sont largement plus souples que chez nous. Le Brésil et l’Argentine, pour ne citer qu’eux, peuvent utiliser des produits interdits en Europe pour minimiser les coûts et maximiser les rendements.
Le souci avec le Mercosur, c’est qu’il prévoit de faciliter les échanges, et donc l’entrée de ces céréales en Europe en réduisant les barrières douanières. En d’autres termes, une orge « low cost », impossible à produire dans le pays à ce tarif, est susceptible d’entrer chez nous par le biais d’une concurrence déloyale.
Les malteries industrielles pourraient potentiellement s’adapter. Ces géants transnationaux fournissent l’immense majorité des brasseries et s’ils peuvent importer de l’orge moins chère venant d’ailleurs, ils le feront, tout en jouant sur les coûts et donc la dépendance de leurs clients. La petite malterie française ou européenne, elle, aura des difficultés à s’aligner.
C’est une logique implacable (et triste), mais une brasserie encore jeune et qui ne dispose pas d’énormes moyens va souvent débuter avec de gros fournisseurs pour des raisons économiques. Il faut une certaine économie d’échelle pour pouvoir rivaliser avec des concurrents sérieux qui se fournissent chez des gros industriels, surtout quand on veut s’approvisionner uniquement via des matières nationales ou provenant de l’UE. Et ici, ce n’est pas la faute de la brasserie ou de son fournisseur local ; c’est surtout le fait que les petites structures peinent à s’aligner sur les plus gros qui peuvent aisément absorber les normes sans trop impacter leurs tarifs. On rentre là dans un cadre plus politique dans lequel je ne me risquerai pas trop, mais c’est aux décideurs de favoriser les plus petits et de dynamiser la concurrence – sur le papier en tout cas – car on connaît la puissance des lobbys.
Le fossé entre “gros” et “petits”
Sur l’export, cet accord peut faire des heureux. À ce jour, les droits de douane pour l’exportation d’alcool vers le Brésil ou l’Argentine peuvent atteindre les 35 %. L’accord prévoit de faire progressivement sauter ces taxes. Inutile de dire que les géants de l’alcool, notamment ceux qui sont dans les spiritueux, vont pouvoir s’en donner à cœur joie et conquérir de nouveaux marchés.
Mais quid des plus petits ? Le petit brasseur ou distillateur ne vend pas forcément à l’export, très rarement même. Une brasserie, c’est majoritairement des rayons de vente qui tournent autour des 50 km, voire 100 km selon la région et sa densité de population. Une ouverture du marché paraguayen, par exemple, n’aura aucun impact pour la petite structure. Par contre, l’instabilité des matières premières aura un impact réel sur les agriculteurs partenaires et cela peut avoir des conséquences sur les coûts de production réels de la brasserie concernée.
La “craft beer”, c’est environ 2700 brasseries avec beaucoup de structures qui prônent le circuit court et local, des valeurs de terroir, de proximité et de transparence. L’accord Mercosur percute de plein fouet cette philosophie et soulève une question : d’où vient réellement mon malt ?
Évidemment, si vous vous fournissez chez un malteur local, vous savez pertinemment que votre malt vient de votre agriculteur du coin. Mais quid des brasseries qui se fournissent chez des structures un peu moins “transparentes” ?
On voit souvent l’origine des viandes, mais on ne voit jamais marqué sur les bières “Malt d’Orge du Cantal” ou “Orge Provençale”. Or, c’est là que les brasseries vont devoir redoubler de vigilance sur leurs fournisseurs pour ne pas tomber dans le paradoxe du produit local qui a en réalité un bilan carbone désastreux. Si vous découvrez que votre fournisseur, qui habituellement vous fournit du malt issu de l’UE, vous a vendu du malt en provenance d’Argentine, alors on peut dire que tout l’aspect écologique du produit est ruiné par les 11 000 kilomètres de transport maritime et les pesticides utilisés, souvent interdits chez nous.
Une certaine amertume à prévoir ?
Le houblon n’est pas en reste. Certes, beaucoup se fournissent chez des Américains ou des Européens, mais la filière française du houblon se développe aussi. L’arrivée d’un libre-échange hors de contrôle et anticoncurrentiel peut faire renoncer certains à créer des structures dans le secteur.
Évidemment, nombreuses sont les brasseries qui prônent le circuit court, qui vérifient leur sourcing, etc. Mais il est aussi facile de passer sur de gros fournisseurs moins chers, surtout avec une conjoncture défavorable. Si les matières premières augmentent, la brasserie est en droit de se poser la question : est-ce que je m’aligne sur les augmentations en étant transparent, ou est-ce que je réduis ma marge mais maintiens mes tarifs ? Tout dépend de la stratégie adoptée, mais une brasserie reste un business qui fait vivre des gens, et parfois la décision sera influencée par la survie plus que par l’éthique (sans minimiser le fait que ce serait une décision à contrecœur).
On est donc sur une possible concurrence déloyale provenant de très loin, qui aurait un impact significatif sur la filière. Il y a un enjeu à protéger les filières européennes face à cet accord récemment mis en place et qui semble contre-productif pour l’UE. Pourquoi imposer des normes, certes pleines de bon sens, à des filières européennes, tout en autorisant d’autres pays à venir se positionner chez nous avec des produits non soumis à ces normes ? Autant faire fi de ces normes tout court plutôt qu’imposer un non-sens commercial et éthique aux consommateurs et aux producteurs locaux.
L’impact créerait un clivage : d’une part une bière “mondialisée”, profitant des exportations, des droits de douane apaisés et de matières premières adaptées à leurs rendements ou volumes ; et d’autre part, une bière “résistante” qui sera obligée de vendre plus cher, de justifier ses prix et de proposer un produit éthique, tout en risquant d’y laisser des plumes face aux brasseries moins regardantes et plus axées sur la quantité que sur la valeur.
Reste à voir comment les choses vont se dessiner, toujours est-il que le questionnement est légitime pour notre filière, même si peu d’infos circulent sur le sujet (l’actualité étant focus sur la problématique de la viande surtout).
Du coup, seriez-vous prêt à payer 50 centimes de plus pour boire une bière avec une orge 100% française (voire aussi du houblon français) qui rémunère correctement un agriculteur ? Et connaissez-vous l’origine de toutes vos matières premières ?







