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Bières trappistes ou bières d’Abbaye ? 

Je pense que tout le monde connait plus ou moins les bières trappistes, si vous ne les connaissez pas, je vous invite à consulter mon article racontant en détail ce que c’est et quels en sont les différents acteurs.

Cet article est ici un billet d’humeur, ou plutôt une réflexion que je me suis faites sur ce type de bières et l’intérêt qu’on en a justement, à les mettre toujours au dessus du lot de tout. La question que je me pose c’est, au delà de tout l’aspect général qu’implique une bière trappiste ou d’Abbaye, quel en est le réel intérêt au final?

 

Trappiste : une bière qui reflète un gage de qualité?

On ne va pas se leurrer, une bière trappiste c’est quelque chose qui reflète un très bon produit. Même si la bière en elle même reste quelque peu classique, voire déjà reproduit ailleurs, le nom de certaines brasseries sonne comme une madeleine de Proust qui se positionne toujours dans le coeur du consommateur, même le plus geek, à côté de certaines brasseries en pleine hype aux recettes délurées. 

On sait que la plupart de ces brasseries se situent du côté de la Belgique, c’est en grande partie lié à l’histoire et aux grandes guerres, mais l’univers trappiste n’est pas cloisonné, il est restreint. Durant des années nous avions un groupe de brasserie identique, pourtant, quelques brasseries ont commencées à se positionner pour rentrer dans le cercle très prestigieux et fermé des bières trappistes, tels que Tre Fontane en Italie, ou encore Spencer aux USA. 

Bien entendu, et nous avions parlé dans mon article sur les bières trappistes, on ne rentre pas comme cela dans le cercle des trappistes, on doit faire face à de nombreux paramètres, et on peut en sortir aussi selon l’orientation stratégique qu’ont les moines. 

Pourtant, toutes les brasseries présentes restent, dont certaines possèdent carrément une réputation telle que Westvleteren qui les rendent incontournables et très rares. 

Westvleteren c’est la bière trappiste qui se détache du lot, uniquement vendue sur place, elle a fait l’objet d’une réputation telle que ses bières se sont vendues sur ebay pour des centaines de dollars alors qu’un pack de 12 bouteilles en coûte une trentaine d’euros sur place. Volonté des moines ou coup marketing, quelque soit la stratégie employée elle est rondement bien menée car la bière est très bonne, et a réussi à se hisser dans le top du classement des meilleurs bières du monde, mais est-ce vraiment un reflet de la réalité?

Je pense pour le cas de nos amis de Westvleteren, que sans dénigrer la qualité gustative du produit, la hype construite autour de la rareté du produit a contribué à générer un effet psychologique sur le consommateur qui le hisse aux premiers rangs des bières mondiales. Pour en avoir chez moi, et en avoir donc goûtée, le produit est excellent mais ne mérite pas, à mes yeux, d’être premiers dans les charts pendant des années quand on voit le nombre immense d’autres bières qui existent et qui font l’objet de prouesses gustatives. Bien sur, je ne dénigre pas, encore une fois, le produit lui même que j’aime énormément, mais je vois ici une réputation construite uniquement sur le prisme de la rareté de la bière, le côté inaccessible et mystérieux créer pour moi un effet d’enthousiasme beaucoup plus élevé que si l’on a affaire à une Orval vendue en supermarché par exemple. 

 

Source : Flickr

 

Gage de qualité ou simple intérêt marketing au final? 

En papotant avec des amis amateur de bonnes bouteilles, j’ai souvent eu ce questionnement, est-ce que le logo trappiste ca veut dire que c’est bon, ou bien c’est que du marketing?

Je vous répondrais oui aux deux idées finalement. Le gage de qualité est indéniable, avant de faire partie du cercle prestigieux au logo hexagonal,  la bière doit non seulement répondre aux critères de fabrication, mais aussi à la qualité gustative du produit. De fait, on a un produit qui reste très bon et que je conseille vivement à celles et ceux qui ne boivent que de l’industriel classique pour découvrir une vraie bière trappiste, plutôt qu’une bière d’abbaye industrialisée. 

Car ici l’intérêt marketing du logo trappiste est évident également. Si l’on s’ennuie à remplir les critères d’admission, c’est aussi pour que sa bière soit affublée directement d’un logo qui à lui seul, reflète un savoir faire et un gage de qualité. En somme toute, qu’importe la bière choisie, si l’on prends une bière trappiste, on est sûr d’avoir pris un bon produit à boire soi même ou à plusieurs. C’est là que le lien qualité et marketing se créer et se vaut sans que cela porte préjudice au rendu global. 

La question posée est légitime au final, est-ce que la bière trappiste vaut le coup de s’y attarder réellement? Je ne peux que vous dire oui, car, au final, on a beau avoir des milliers de bières différentes, de brasseries ordinaires, industrielles, artisanales, un peu farfelues ou autre, il n’en reste pas moins que sur les brasseries trappistes, de par le monde on dépasse à peine la dizaine de références au final, et ce n’est pas rien! 

Le souci finalement, c’est peut être les bières d’Abbaye qui ont quelque peu donné du tort aux bières trappistes.

 

Source : Flickr / Michael Raty

 

La bière d’Abbaye, la réelle machine à cash

Beaucoup de gens confondent bière trappiste et d’abbaye, et pour cause, on imagine des moines brassant de la bière, mais pourtant il y a une énorme différence. Les moines trappistes sont réellement sur place, les bénéfices vont aux bonnes oeuvres ou au fonctionnement de leurs lieux de vies et leur brasserie, tout reste situé sur un cercle fermé oscillant entre entretien de la vie des moines et leur brasseries, et les actions caritatives qu’ils font avec l’argent restant. (Je vous grossis le trait). Les bières d’abbaye ne sont pas ce que l’on croit justement. 

Prenons un exemple tout bête, Grimbergen, la fameuse abbaye de Grimbergen qui a brûlée, mais qui a été reconstruite etc…. On vous vend une bière d’Abbaye dans laquelle on a des moines sur place qui brassent la bière avec enthousiasme entre deux “je vous salue Marie”, sauf que pas du tout! 

La bière d’Abbaye c’est en vérité une esbrouffe purement marketing, en quelque sorte, l’Abbaye n’est qu’un nom d’emprunt acheté à la vraie Abbaye pour brasser en son nom et s’assurer une image de marque. Pour le cas de Grimbergen, ce n’est que le nom qui a été acheté car cela fait bien longtemps que les moines ont cessé de produire eux mêmes la bière. On parle de bière d’Abbaye quand une brasserie a racheté l’exploitation du nom d’une Abbaye existante ou disparue pour y asseoir une étiquette. 

Dans ce cas précis, le marketing est purement en vigueur car les moines, soit ne participent en rien au produit et récupèrent juste des royalties, soit ils n’existent même plus! Et c’est un peu là que le bât blesse au final, le consommateur reste persuadé de boire une bière faite par des moines, comme la St Bernardus par exemple. Il n’en est rien au final, même si certains bières d’Abbaye Belge sont très bonnes, on est ici sur une esbrouffe totale qui vous vend une chose qui n’existe pas, de ce fait, la bière trappiste et son logo sont un gage non seulement de qualité, mais aussi de savoir-faire pratiqué encore par les moines eux mêmes. 

Au final, on se rends vite compte que beaucoup de consommateurs pensent à tort des choses sur leur produit grâce aux “storytelling” vaseux des industries brassicoles possédant les marques. 

 

Source : Flickr / Gaetan Ducatteeuw

 

Le dilemme Mont des Cats

Il y a une bière d’Abbaye qui est quelque peu particulière et qui mérite qu’on s’y attarde malgré tout, c’est la Mont des Cats. Cette brasserie est d’Abbaye, pourtant elle est brassée par des moines de l’ordre cistercien de la stricte observance. 

En réalité, les moines font partie de l’Abbaye Notre Dame à Scourmont, en Belgique, et il s’agit en fait des moines trappistes de Chimay!

initialement, tout était fait au sein de l’abbaye Mont des Cats, mais la loi de séparation des Eglises et de l’état de 1905 a mis à mal la production qui a dû s’expatrier en Belgique, notamment à Saint Sixte chez nos amis de Westvleteren, et pour rajouter une couche, les bâtiments de la brasserie ont été bombardés en 1918 et donc détruits. 

Mont des Cats est donc en théorie, la brasserie française qui pourrait être la première à être une trappiste, tout est quasiment là pour qu’elle le soit, et pour faire simple, les moines ont toujours brasser cette bière, il suffirait au final simplement que la bière soit brassée au sein de l’Abbaye de Mont des Cats pour que la mise en place du logo trappiste soit approuvé (en plus de quelques autres critères mais qui seraient aisément mis en place). 

En gros, la Mont des Cats est une bière trappiste qui n’est qu’une bière d’Abbaye pour une simple raison historique au final, mais gageons qu’un jour peut être, celle-ci devienne véritablement trappiste, faisant d’elle la première brasserie trappiste de l’Hexagone. 

 

Source : Facebook / Magasin Mont des Cats

 

En conclusion

La bière c’est un produit comme un autre qui fait l’objet d’un marketing poussé pour vous faire consommer, dans le cas des bières et des moines, on se rend assez vite compte qu’il a fallu que les trappistes créent un logo et un cercle restreint pour se démarquer des bières d’Abbaye qui fleurissaient à tout va après la grande guerre quand les industriels ont commencé à créer leurs oligopoles tentaculaires. 

Ne vous fiez pas à une étiquette au final, une St Bernardus, tout aussi bonne qu’elle soit, vous affiche un moine bon vivant dessus, mais une Spencer brassée réellement par un moine ne montrera qu’une étiquette sobre (comme la plupart des trappistes d’ailleurs). Les bières trappistes ont d’ailleurs une bouteille, un verre et une étiquette qui change très peu. La communication autour du produit est relativement légère par rapport aux grosses bières d’Abbaye, la sobriété est de rigueur en général, même s’il faut aussi qu’elles se vendent. 

Pour vous résumer la chose, et finir par un exemple, on va prendre dans ma ville, à Marseille, la célèbre Abbaye de St Victor. Si demain des moines vivent dedans à nouveau, qu’ils sont de l’ordre cistercien de la stricte observance, et brassent une bière en respectant tous les critères trappistes, ils pourront prétendre à faire partie de la “guilde” des bières trappistes. Si par contre, comme c’est le cas en ce moment, aucun moine ne vit dedans mais que je parviens à acheter l’exploitation du nom de l’Abbaye et que je brasse ma bière en utilisant ce nom, je pourrais dire que je fais une bière d’Abbaye, alors que c’est juste un nom et que l’Abbaye n’y a rien à voir. 

Je vais nuancer un point en revanche, les bières d’Abbaye ne sont pas (toutes) à snober, au contraire, certaines sont très bonnes et faites de manière semi-industrielles ou artisanales contrairement à d’autres qui sont des purs produits à grande échelle industrielle, on ne pourra avoir la même qualité entre une Corsendonk et une Vauclair de chez Lidl par exemple. 

Donc pour conclure, méfiez vous toujours des bières qui vous bassinent un peu trop sur leurs moines ou leur histoire, et regardez plutôt le petit logo trappiste si vous souhaitez réellement un produit qui ne vous ment pas ou n’essaie pas de vous induire en erreur. 

 

Une bière d’Abbaye parmi tant d’autres

 

Greg
Marseillais amateur de bières, je vais vous faire découvrir cette boisson à travers son histoire, des dossiers, de l'actu et enfin des tests de bières diverses et variées!
https://thebeerlantern.com

2 Replies to “Bières trappistes ou bières d’Abbaye ? 

  1. Bonjour,
    excellent article (comme les précédents d’ailleurs). Il y a cependant une petite nuance à apporter, car n’importe quel monastère ne peut entrer dans le cercle restreint des trappistes.
    Trappiste se réfère, d’un point de vue religieux, à l’ordre cistercien de la stricte observance, qui suit les règles de Saint Benoît. Donc les monastère appartenant à d’autres ordres ne pourraient donc pas faire partie de la congrégation « trappiste » (mais pourraient porter une dénomination « Abbaye »).
    Je pense que la qualité élevée des bières trappistes vient en partie d’un cahier des charges stricte, mais aussi parce que leur nombre est limité, limitant par cela la probabilité de tomber sur une brasserie de qualité moyenne.
    Bien que n’étant mon style préféré, j’ai eu la chance de déguster pratiquement toutes les bières trappistes, ne manque qu’à mon palmarès l’anglaise et l’autrichienne.
    Bien à vous
    WP

    1. Bonjour et merci pour le retour 🙂

      Effectivement, je suis d’accord sur la mention de l’ordre Cisterien que j’ai d’ailleurs ajouté. J’avais longuement écrit sur l’histoire de la bière trappiste mais en voulant trop « vulgariser » mes propos sur cet article j’en ai oublié cette nuance pourtant essentielle, et j’ai pu rectifier via votre commentaire. 🙂

      Pour les bières d’Abbaye je songe à un article plus long et beaucoup plus détaillé, et j’irais effectivement détailler les différentes nuances, mais sur cet article je suis allé sur une certaine facilité en vulgarisant les propos pour appuyer mon propos sur le fait que les bières d’Abbaye peuvent tromper le consommateur. J’ai d’ailleurs écrit ceci suite à de nombreuses questions qui m’ont été posées, je me suis aperçu que le marketing des Grimbergen et compagnie a été rondement mené mais induit en erreur ^^

      Un grand merci et à bientôt!

      Greg

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